print

Didier Arnaudet

Repeindre un passage pour piétons, installer un nichoir, arroser des fleurs, réparer un banc ou un trottoir dans des espaces publics de diverses villes (la série Needs, photographies couleur, 1999-2001) ; capturer des oiseaux à Paris et les transporter à Rome (/ Clandestini, photographies couleur, 2002) ;
composer des sortes de maquettes architecturales avec des objets appar­tenant à des amis (Portraits, installations au sol, 2003) ; demander à son cousin de 9 ans de faire des photos de la petite ville du Nord où l'artiste a vécu au même âge (Berguettes-Isbergues, vidéo-projection et cartes postales, 2003) ; faire d'une place une scène «comme une table de travail vide, sur laquelle on aurait oublié quelques objets» : un mât d'éclairage, des banquettes en béton brut, des lett­res, posées là presque par hasard (Place du Parme/an, Annecy, commande publique, 2004). Comment qualifier ces gestes, ces propositions, ces regards ? Peut-être de présences, c'est-à-dire quelque chose qui suggère une signification, un développement quelconque, une séquence évoquant une durée, un récit. Mais de présences qui convoquent en même temps une évidence se tenant à distance, en retrait, et une énigme éclairant son action dans l'expérience la plus ordinaire. Cette présence, obstinément en contact et en rupture avec les éléments qui la constituent, s'inscrit dans un réseau de signes, de valeurs et de matières, et se risque dans une consistance particulière, inventée, creusée par une indécision qui réactive sans cesse sa définition et sa portée.
Didier Courbot a fait le choix d'inter-venir dans et sur des intervalles. Il ne s'agit pas pour lui de les considérer comme des blancs, des pertes ou des fautes mais comme la condition à partir de laquelle il peut se passer quelque chose. L'anfractuosité dans l'espace urbain, le vide qui tient lieu de fond, le décalage comme relance sont des possibilités de passages, d'issues, d'interventions, de suppléments de sens. Le portrait d'un ami devient une construction imaginaire réalisée à l'aide de repères (livres, films, musiques), de couleurs, de matières, d'indices qui apparaissent comme les points d'attache d'une intimité mettant en relief différents plans de son image. Le regard d'un enfant opère un élargissement de l'espace fermé et banal d'une petite ville. L'environnement quotidien se donne comme un tissu qui se distingue par la multiplicité de ses accrocs et de leurs réparations sommaires. Après un processus d'effacements calculés, le roman d'Haruki Murakami, A Wild Sheep Chase (La course au mouton sauvage), ne se donne plus à lire mais à voir comme un objet de lecture où les pages blanches ne retiennent que quelques mots, quelques écueils à la fois inutiles et nécessaires. Entre l'ordinaire et le singulier, l'intime et l'impersonnel, Didier Courbot pointe l'intervalle, et tout se passe comme si cet intervalle devait agir comme un calque posé sur le réel, permettant des renversements de situations, des dérèglements subtilement organisés, des subversions de détails, des tours et des détours fictionnels.

Didier Arnaudet, Art Press, janvier 2005, n°308